Le basique est le nouveau décalé | Chroniques d’une beyrouthine

par Darine BSAIBES •   11 Mai, 2018

Il m’est arrivé il y a quelques jours de croiser une dame dans le café d’un centre commercial à Beyrouth, grande brune, remarquablement stylée, voir décalée par rapport à l’allure habituelle des libanaises. Pantalon et ballerines bleues électriques assortis avec un haut imprimé fleuri et le tout marié avec une veste style coupe-vent noire au liseré doré, les bijoux et les accessoires superposés est la bémol qui rend le look total excentrique, un peu rock, un peu hippie chic. Ce visage ne porte aucune trace de maquillage, aucune place à une intervention esthétique, aucun effort, une denrée rare dans une ville où les femmes se veulent fraiches et coquettes au standing fashionista inspiré des magazines de mode et des medias.

Bref, je mate indiscrètement ce visage familier et lui rappelle en souriant qu’on se connaissait, la dame se souvient de moi sur le coup. Je donnais à son fils des cours de peinture « il y a dix-sept ans pour être précise » dit-elle sur un ton de surprise de ne pas m’avoir reconnue au tout début. Elle prend place sur la table d’à coté et nous discutons naturellement en français sur les nouvelles de son fils, devenu homme à présent, elle me raconte alors qu’il n’était finalement pas intéressé par les arts mais plus par l’évènementiel dont il a fait son métier, rajoutant amertument que son manque d’intérêt dans les arts se traduisait par son « manque de gout parce qu’il ne savait pas s’habiller ». Oui, en effet, la dame avait beaucoup de regret parce que son fils à elle « ne sait pas s’habiller » et semble accorder une grande importance par rapport à ce manque d’élégance.

Passionnée de socio-esthétique, j’ai voulu en savoir davantage : comment un enfant issu de parents aussi branchés, au gout assez élaboré, pouvait être main Stream dans ses gouts ?

J’ai voulu alors comprendre ce qu’elle entend par « mon fils n’a pas de gout pourtant son père est assez stylé». Partant du principe que le jeune homme va dans les grandes marques vu les moyens de la famille, je trouve que la seule possibilité d’être mauvais gout c’est de s’habiller dans les marques de vêtements à gros badges et aux logos aberrants. Je commence d’abord par éliminer cette piste pour déduire enfin de compte qu’il n’est pas question d’ignorance en matière de choix mais bien au contraire, notre bonhomme est très fin et discret dans ses gouts, trop classique et par conséquent ennuyant au gout de sa mère.

Comment expliquer alors ce manque de style décrit par la mère ? Je me mets, avec beaucoup d’objectivité en la présence de mon amie qui était avec moi à table, à expliquer à la dame que son fils n’est pas mauvais gout, c’est la société qui a changé aussi bien que le gout des jeunes. Ce qui était autrefois décalé et recherché est nos jours banal voire sans cachet, à l’instar du look bohème qui identifiait autrefois les étudiants des Beaux-arts au Liban ne l’est plus aujourd’hui. Les tendances minimalistes, couleurs sobres, peu d’accessoires, vêtements aux coupes structurées ou déstructurées et chignon asiatique remplacent les jupes longues drapées, les couleurs vives assorties, les motifs psychédéliques et les cheveux longs relâchés. A savoir que le style poussé n’est plus comme autrefois la marque d’une bourgeoisie libanaise beyrouthine, il est désormais beaucoup plus accessible avec l’arrivée des réseaux sociaux et les grandes chaines de vêtements qui ont démocratisé le look sophistiqué, mais porteur aussi un signe d’une identité homosexuelle pour les jeunes hommes. Les seules deux issues possibles dans l’expression de soi à travers le vêtement, pour la jeunesse qui se veut distinguée du courant dominant seraient alors le look épuré, un peu rock ou pas, ou le classique immortel, discret et non risqué celui que notre jeune homme a adopté.

Auteur : Darine Bsaibes

Darine est Libano-française, elle évolue donc entre les deux pays et deux cultures. Elle est détentrice d’un doctorat en genre spécificité socio-esthétique (Paris VIII) et elle vit actuellement à Beyrouth.

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par | 2018-05-11T11:32:10+00:00 11/05/2018|Non classifié(e)|0 commentaire

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